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Bordeaux, souvenirs des cinémas rétro et mythiques

Au fil du XXe siècle, Bordeaux a écrit une véritable love story avec le 7e art. Chaque quartier, ou presque, avait son écran où les familles se pressaient pour rêver devant les images animées. Des petites salles de quartier aux fastueux « palaces » du centre-ville, les cinémas mythiques de Bordeaux ont marqué des générations de spectateurs. Façades Art déco aux néons scintillants, ouvreuses guidant les spectateurs à la lampe torche et vendant des friandises à l’entracte, fauteuils de velours rouge : autant de souvenirs chéris liés à ces salles aujourd’hui disparues. Quelles étaient ces salles légendaires, et que sont-elles devenues ? Embarquement pour un voyage dans le temps sur les traces des cinémas rétro et emblématiques de Bordeaux, entre nostalgie et patrimoine vivant.

L’âge d’or des salles obscures bordelaises

Bordeaux a embrassé très tôt la féerie du cinématographe. Dès les années 1900, les théâtres de la ville accueillent des projections de films muets, et la prestigieuse salle du Théâtre Français intègre le « cinématographe » à ses programmes dès 1908. Après la Première Guerre mondiale, cette institution du cours de l’Intendance se mue entièrement en cinéma : le 26 décembre 1919, le Ciné-Attraction Théâtre Français rouvre ses portes avec fastes pour se consacrer exclusivement au 7e art. Les Bordelais y découvrent cette année-là Intolérance de D.W. Griffith, montré en exclusivité juste après Paris.

Dans le sillage du Français, de nombreuses salles ouvrent dans les années 1920 et 1930. Près de la barrière de Pessac, le Ciné-Théâtre Girondin est inauguré en 1916 dans un beau bâtiment à la façade Art déco ornée de mosaïques. Sur la rive gauche, l’entrepreneur local Émile Couzinet laisse également son empreinte : en 1932 il fait édifier le grand Rex (800 places) au 163 rue de la Croix-de-Seguey, une salle au décor « atmosphérique » inspiré du fameux Grand Rex parisien. Le Fémina, quant à lui, ouvre ses portes en 1921 au n° 10 de la rue de Grassi dans un édifice Belle-Époque chic pouvant accueillir 1200 spectateurs.

Après la Seconde Guerre mondiale, aller au cinéma reste le divertissement populaire par excellence. Dans les années 1950, la ville compte des dizaines de salles obscures disséminées dans tous les quartiers. L’ABC (202 rue Sainte-Catherine), le Capitole (97 rue Judaïque), le Concorde (cours Victor-Hugo) ou le Gallia (rue Sainte-Catherine) et ses 1100 fauteuils ne sont que quelques exemples de ces cinémas d’antan ancrés dans le paysage urbain. Les progrès techniques accompagnent cet essor : l’apparition du Cinémascope dans les années 1950, adopté notamment par le Français, l’Odéon ou l’Olympia Gaumont du cours de Verdun, permet aux Bordelais d’admirer sur grand écran les grandes fresques hollywoodiennes comme les films de la nouvelle vague française. Ce bouillonnement culturel et technologique marque l’âge d’or des salles obscures : chaque semaine, la « magie du cinéma » opérait dans ces temples du 7e art aujourd’hui entrés dans la légende.

Des cinémas de légende, des adieux parfois tragiques

Cet âge d’or n’a pas été éternel. À partir des années 1970, nombre de cinémas bordelais indépendants ferment leurs portes, victimes de l’évolution des loisirs (essor de la télévision, exode vers la banlieue) et de la concurrence de nouveaux multiplexes. Le rideau tombe peu à peu sur les salles de quartier : certaines trouvent une nouvelle vie, d’autres connaissent une fin plus brutale.

Symbole de cette époque révolue, le majestueux Rex du quartier du Médoc a proposé sa dernière séance en décembre 1976. Cette salle à l’architecture spectaculaire était pourtant classée Monument historique, mais ce statut n’a pas suffi à la sauver : elle sera démolie peu après sa fermeture, emportant avec elle un pan du patrimoine cinématographique de la ville. Plus au sud, le Ciné-Théâtre Girondin, après ses dernières projections en 1980, est converti un temps en marché puis laissé à l’abandon. En 2013, sa belle façade art nouveau a été heureusement conservée lors de sa réhabilitation en immeuble d’habitation. L’ancien Capitole de la rue Judaïque (900 places) a lui aussi disparu, tout comme l’Ariel, le Midi-Ciné du cours de la Marne ou le Saint-Genès de la barrière du même nom : la liste des salles fermées est tristement longue.

Il arrive toutefois que ces adieux se fassent en douceur, lorsque le lieu parvient à se reconvertir sans perdre son âme. C’est le cas du Fémina. Cette magnifique salle ouverte en 1921, avec son balcon et sa fresque sous coupole, a accueilli des projections pendant plus de cinquante ans avant de tirer sa révérence en 1977. Mais son histoire ne s’est pas arrêtée là : redevenue un théâtre à part entière, la salle Fémina est encore aujourd’hui un lieu de spectacle vivant. Mieux, son architecture intérieure et sa façade ont été préservées, offrant un aperçu du luxe d’antan de ces temples du cinéma. Assister à une pièce au Théâtre Fémina, c’est remonter le temps, quand cette même salle était un cinéma où l’on projetait les films de Charlie Chaplin ou de Jacques Becker.

Parmi les autres vestiges, on peut citer l’ancien Olympia-Gaumont près de la place Gambetta, qui fut un temps un haut lieu du cinéma après-guerre, ou encore le Gaumont Club du cours de l’Intendance. Eux aussi ont baissé le rideau, victimes de la centralisation de l’exploitation cinématographique dans de grands complexes uniques. Les écrans se sont éteints, mais les souvenirs restent : un premier rendez-vous amoureux dans le balcon du Gallia, une sortie du dimanche en famille au Capitole, des fous rires partagés devant un Fernandel au Molière… Autant d’histoires personnelles liées à ces lieux aujourd’hui disparus.

Utopia et Le Français : la résistance des cinémas historiques

Si la plupart des cinémas indépendants ont disparu, Bordeaux peut encore compter sur deux salles atypiques pour faire vivre la flamme du cinéma d’antan. D’abord, l’Utopia Saint-Siméon, véritable repaire des cinéphiles amateurs de films art & essai. Installé depuis 1999 dans une église gothique désaffectée en plein cœur du vieux Bordeaux, ce cinéma hors norme est aujourd’hui le dernier indépendant de la ville. Son cadre insolite, une ancienne église médiévale dont les murs avaient servi de fabrique de poudre, de conserverie puis de parking, lui confère un charme unique. Doté de cinq petites salles nichées sous les voûtes, l’Utopia propose une programmation audacieuse et organise régulièrement des débats et événements qui perpétuent l’esprit convivial des ciné-clubs d’antan. Son hall d’entrée abrite même un café-bibliothèque où l’on peut feuilleter la presse sur d’anciens bancs liturgiques, en retrouvant un peu de la sérénité d’autrefois. Plus qu’un cinéma, l’Utopia est un lieu de vie culturel à part, au parfum rétro assumé.

L’autre survivant, c’est Le Français. Aujourd’hui exploité par le groupe CGR, ce cinéma du centre-ville (rue Fénelon, quartier Gambetta) est l’héritier d’une longue histoire. Logé dans l’ancien Théâtre des Variétés édifié en 1800, il a été l’une des plus grandes salles de spectacle de Bordeaux (jusqu’à 1700 places au XIXe siècle). Devenu pleinement cinéma après la Grande Guerre, Le Français a connu l’essor puis le déclin des cinémas de centre-ville sans jamais fermer. Mieux, il a su se moderniser tout en conservant son cachet. Dans les années 1970, il était déjà un complexe multisalles mais avait tenu à garder intacte sa grande salle originelle d’environ 1200 fauteuils. Aujourd’hui, derrière sa superbe façade semi-elliptique néo-classique (colonnes toscanes et loggias à balustres) classée Monument historique, le Français abrite une douzaine de salles équipées aux normes modernes. Cependant, son « vaisseau amiral » reste la mythique salle n° 1, où l’on peut encore admirer le plafond peint par Emile Brunet en 1914 et ressentir le parfum d’époque sous les lustres de cristal. Le Français constitue ainsi un trait d’union vivant entre deux âges : celui des palaces cinématographiques d’hier et celui du cinéma grand public d’aujourd’hui.

Nostalgie du 7e art et mémoire vive

Malgré la disparition de la plupart des salles historiques, la nostalgie du cinéma d’antan reste vive à Bordeaux. Beaucoup de Bordelais conservent précieusement des bobines de films de famille tournées en 8 mm ou en Super 8, ainsi que des photographies jaunies immortalisant la devanture illuminée d’un cinéma de quartier. Aujourd’hui, ces trésors du passé peuvent être prolongés grâce aux technologies modernes : il est possible de les faire numériser via une société spécialisée afin de sauvegarder ces souvenirs sur support digital. Une bobine Super 8 des années 1960, patiemment convertie en vidéo, permet de faire revivre devant nos yeux émus les images tremblantes d’une époque révolue, comme si l’on rallumait, l’espace d’un instant, le projecteur éteint d’une salle mythique.

En 2025, Bordeaux ne compte plus qu’une poignée de cinémas en activité (principalement deux multiplexes modernes et les historiques Utopia et Français). Pourtant, le souvenir des cinémas de quartier et des salles d’antan continue d’inspirer la curiosité et une douce mélancolie. Ces lieux avaient une âme et ont accompagné la vie culturelle bordelaise pendant des décennies. S’il est peu probable de les voir renaître physiquement, ils revivent à travers les récits, les expositions et la conservation de documents d’époque. La dernière séance a eu lieu pour beaucoup de ces cinémas, mais leur légende, elle, éclaire encore la ville d’une lueur rétro irrésistible.

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